Les écrits du Fondateur. 300 pages qui redéfinissent l'humanité.
Dès le début, j'ai remarqué qu'il y avait quelque chose d'étrange dans leurs yeux. Une lueur nouvelle, aux reflets glacés, qui paraissaient les mettre dans la confidence. À l'intérieur du stand d'exposition, nous avancions avec mon ami entre les vitrines de la marque, même s'il ne fallait pas dire marque : il fallait dire groupe. Une de ces hôtesses aux yeux gelés me l'avait annoncé, à l'entrée, avant de préciser la raison de leur présence ici : l'association, en pleine expansion, installait l'une de ses antennes dans notre ville. Des travaux avaient d'ailleurs commencé dans un grand hôtel, à l'abandon depuis plusieurs années : bientôt, il s'appellerait Astel.
Nous approchâmes une cabine circulaire, où une seconde hôtesse, vêtue de gris chromé, nous proposa d'essayer leur nouveau catalogue. Venu par hasard, je haussai les épaules, mais voilà que mon ami se défilait et insistait pour que je suive la femme dans la cabine. Cela nous donnerait des idées pour le travail, arguait-il en me laissant disparaître derrière le rideau.
Dans la pénombre, j'observai celle qui se prénommait Ruby : elle s'affairait à brancher des objets sur une chaise ronde, et lorsqu'elle se retourna, elle me demanda si j'étais familier avec le catalogue Astel et leurs organes sans fil. Devant mon ignorance, elle soupira profondément, en posant la main sur son cœur, pleine de pitié pour mon passé et pleine d'espoir pour mon avenir. Alors qu'elle s'apprêtait à changer ma vie, une hôtesse pénétra la cabine et m'observa avec déférence : toutes deux bavardèrent, leurs bouches s'ouvrirent, mais aucun son ne parvint à mes oreilles. Quand nous fûmes à nouveau seuls, Ruby m'expliqua pourquoi.
Avec Astel, me dit-elle, nos organes se détachaient de notre corps pour devenir portables et rechargeables. Curieusement, elle parlait de ce Astel à la troisième personne du singulier, et à ce stade, je ne savais pas si c'était une marque, un groupe ou une personne, mais Ruby prit ma main dans la sienne. Elle lança un court spot de promotion, où il était stipulé qu'Astel avait eu l'idée de s'inspirer des aides auditives pour créer un dispositif auriculaire : en intégrant un système de recharge miniaturisée et une interface neurale, il avait développé une oreille sans fil qu'il s'était lui-même implantée. Guettant ma réaction, Ruby toucha son lobe et me le fit caresser : « vous voyez », murmura-t-elle. « Moi aussi, j'ai une oreille sans fil ».
Le film continua, projeté sur le mur crème. Astel avait ensuite conçu des yeux sans fil, inspirés des implants rétiniens, et dans les deux cas, il ne s'agissait pas juste de permettre aux sourds ou aux malvoyants de voir et d'entendre ; il s'agissait de voir et d'entendre ce qu'Astel donnait à voir et entendre. Ruby, qui tenait toujours ma main dans la sienne, me demanda si je comprenais ce que cela voulait dire, en plongeant ses yeux dans les miens. Je fis la moue, signe que je n'en étais pas sûr. Mais je réalisai que pour elle, c'était moi, dorénavant, le sourd et le mal voyant. C'était moi, dont les organes naturels étaient limités à la pauvreté terne des sens physiques.
À la fin du film, j'allais ressortir de la pièce, quand la seconde hôtesse croisa mon chemin. À nouveau, les femmes parlèrent, toutes deux jeunes, lisses et étranges, à quelques centimètres de moi, avec leur béret chromé et leurs yeux diaphanes -- et je compris pourquoi je ne les entendais pas. Sans l'oreille numérique, je ne pouvais percevoir leurs paroles numériques. Tout un monde se déroulait devant moi, mais sans moi, sur un autre signal, par la grâce d'une autre onde. Et cela, de toute évidence, faisait rire les hôtesses, de leurs regards provocateurs qu'elles m'adressaient en se mordant les lèvres : comme s'il fallait que je cède, pour accéder à leur monde.
Pendant que l'autre hôtesse ouvrait des placards, satisfaite d'avoir réussi une vente, Ruby se reconnecta à ma fréquence. Elle m'expliqua qu'elle avait été entièrement remplacée : en tant que cobaye, elle avait d'abord reconnu que c'était mieux, d'avoir les yeux de la machine. Puis que c'était mieux, d'avoir le nez de la machine. Puis que c'était mieux d'avoir sa langue. Puis... Ruby s'arrêta. La vidéo que j'avais vue n'évoquait pas encore tout. Elle me confia, en exclusivité, que la plupart des phénomènes, que la plupart des stimuli, allaient désormais être transformés numériquement : certains goûts, certaines nourritures, seraient numériquement modifiés, et pour pouvoir en profiter, il faudrait avoir une langue sans fil. Ce serait pareil pour certains sons ; ce serait pareil pour certains corps. Ce qui apparaissait actuellement comme une option serait bientôt indispensable pour ne pas se retrouver isolé des nouvelles fréquences de la vie sociale. Pour ne pas être dépassé. C'était la beauté de cette technologie : elle diviserait le monde en deux et se rendrait indispensable pour l'autre moitié. Et, selon Ruby, je ne devais pas perdre mon temps.
Toutefois, je ne pouvais pas réellement les essayer. Cela nécessitait de lourdes opérations, de puissantes amputations, mais Ruby ne les regrettait pas. Elle me pointa du doigt, sur une table murale, un gâteau éponge vert pistache, disposé sur une petite assiette blanc écru. Quand elle me proposa d'en prendre une bouchée, je ne perçus aucun goût. Ruby continua : si notre langue devenait sans fil, m'expliqua-t-elle, nos amis devraient pour nous comprendre avoir une oreille sans fil. Vice-versa, si leurs oreilles devenaient sans fil, nous devrions, pour leur parler, avoir une langue sans fil. Rapidement, l'on ne pourrait pas vivre sans organes sans fil, au risque d'être seul et littéralement inaudible. À écouter Ruby, l'on serait de plus dépendant de cette sensation émulsifiée, dopée, d'aliments sans pourtant aucune altération chimique, à la réalité uniquement cérébrale et modifiable sans limite. Nos organes sans fil transformeraient nos corps dans chacune de nos sensations, pour les rendre plus beaux, plus épanouissants et plus attirants pour le monde entier.
Après s'être nettoyé les mains avec du gel hydroalcoolique, Ruby ouvrit une boite où un globe, branché à un câble, faisait clignoter une chaude lumière bleue. Un œil, là, était en train de se recharger. Je me frottai le menton puis lui demandai le prix. Elle me ria au nez : on ne pouvait pas les acheter. Astel n'était pas une marque. Astel était un groupe, un club, une société. Il fallait y adhérer pour en bénéficier. Dans ce cas, lui dis-je, combien fallait-il payer pour devenir membre ? À nouveau, elle se mit à rire : cela ne fonctionnait pas comme ça. Chez Astel, il était question d'un éveil, d'un parcours initiatique, et les candidatures étaient méticuleusement étudiées : être consommateur ne suffirait pas pour consommer, et c'était en cela un privilège même que l'on soit autorisé à payer. Mais si j'étais réellement intéressé, poursuivit-elle, si j'étais honnêtement convaincu par le discours d'Astel, alors elle m'encourageait à faire les démarches dans leur prochaine antenne.
Pour conclure, Ruby me demanda si je souffrais de problèmes en particulier. Quelles peurs et quels désirs m'habitaient ? Quelles souffrances, quelles douleurs innées et acquises, quel trauma épigénétique ? Quel échec dans mon passé, quelle honte, emportait mon esprit continuellement en dehors de la lumière pour empêcher son accomplissement vrai ? Pour rester simple, je lui répondis que j'avais souvent du mal à dormir. Ruby me sourit : en connectant mes organes, je pourrais devenir maître de mon infrastructure. Je pourrais gérer chacune de mes données, éteindre n'importe laquelle de mes douleurs. Je pourrais prendre le contrôle de mon système.
Je reposai l'œil sans fil de Ruby dans son réceptacle. C'était donc cela qui était nouveau dans leurs yeux.
Chaque jour, je finalisais l'intégration de notre nouvelle masse de corps, chez Body Google. Et chaque nuit, en rentrant chez moi en trottinette, j'entendais Astel résonner dans mon cœur. Je ne déviais pas de trajectoire, je continuais jusqu'au bout, en scrollant sur mon téléphone. Mais une nuit je m'arrêtai. Car la grande lumière émanant du bâtiment avait disparu. Et c'était son obscurité, son silence, maintenant qui m'attirait. Je descendis de ma trottinette, sans faire de bruit. Je pensais à passer mon téléphone en mode avion, et même à poser dans le panier du guidon ma vieille clé USB : je ne voulais pas qu'Astel me voit. Je ne voulais pas qu'il m'entende. Alors dans le noir total, j'avançai, laissant tous mes géolocalisateurs derrière moi, comme si un instant je m'extirpai de mon ombre numérique pour retrouver cet homme qui voulait que je fasse de mes yeux les siens.
Je longeai discrètement le périmètre, pour atteindre l'arrière ; après le bâtiment principal, construit en U, avec au centre un imposant dôme, un jardin tombait jusqu'à la fin du domaine. En son extrémité résidait une maison. Pour délimiter les deux espaces, une piscine s'étendait tout autour de la résidence, telle une bande turquoise parcourue de fontaines. Et peut-être mon idée de venir hors ligne avait-elle fonctionné, car plus personne n'était là. Surtout, dans la rue, je remarquai une zone de la barrière qui ne s'élevait pas aussi haut que le reste – et pour ce qu'Astel pouvait montrer à voir, pour ce qu'il pouvait donner à entendre, je grimpai à l'intérieur de chez lui.
Dans le complexe, je me rapprochai de la délimitation turquoise tracée en arc de cercle autour de la maison, au fond de la propriété. Pas une lumière n'émanait des fenêtres, ni d'ici, ni de l'immense dôme à l'arrière, qui me dominait depuis les hauteurs du jardin. Mon téléphone avait beau être éteint, j'entendais en moi un signal, se répétant de plus en plus vite à mesure que la piscine et ces cascades se rapprochaient, comme les douves d'un château fort. Derrière elle, outre les cascades, je voyais luire des pergolas, des gazebos, des tondeuses et des climatisations ; il y avait même un barbecue. C'était une esquisse étrange, un croquis figé, d'une maison familiale, un souvenir nocturne. Arrivé au bord de la piscine, je m'arrêtai. Je ne voyais pas où la contourner. Mais je pouvais l'enjamber.
Le bassin devait faire 1 mètre 20, peut-être un peu moins, et les fontaines jaillissaient sous mon nez, frôlant la pointe de mes cheveux : j'avais juste à attendre qu'elles s'interrompent une poignée de secondes pour saisir ma chance, et quand ce fut le cas je pris mon élan. Mais un mouvement dans la pénombre de l'autre côté m'arrêta. Et pas un seul mouvement : trois. Car des chiens passaient, de la pergola au barbecue. Ils remontaient le long du jardin, l'un après l'autre, et rapidement d'autres s'inscrivirent derrière eux ; ils étaient dix. Peut-être vingt.
J'effectuai un pas en retrait : les chiens avaient tous la même forme, propre à des labradors bleu clair, dont l'un d'eux, en queue de peloton, s'assit pour me fixer. Sans attirer l'attention de ses compères qui continuaient leur chemin, il se laissa distancer, et d'un léger sifflement, je l'appelai. Initialement, il vérifia l'écart qui se creusait entre lui et ses amis, puis il fit un pas hésitant vers moi. Je réitérai mon appel, et lorsqu'il bifurqua en ma direction, éclairé par le bleu de la piscine entre nous, je vis parfaitement son museau : c'était un chien mécanique. Aux yeux glacés luisants. Dont la langue, qu'il laissait pendre à ma rencontre, était noire.
Déjà, les autres chiens s'étonnaient de la disparition de leur compagnon. Au loin, ils me sondaient, silencieux, me tenant suspendu à leurs rangées d'yeux bleus brillant dans le noir. C'est alors que la porte d'entrée de la maison s'ouvrit. Un homme en sortit. Un temps, il se tint sur le perron, pendant qu'il faisait signe aux chiens de rentrer à l'arrière de la maison : il ne leur disait rien, il se contentait de tendre la main vers eux. Un geste précis, répété. Comme un mot de passe. Et lorsque les chiens eurent disparu, il resta là à me scruter.
– Bientôt, tu n'auras plus de langue, me dit-il. Car tu auras ma langue. Bientôt, tu n'auras plus de cordes vocales, ou de cavités buccales, ou même de glotte. Car tu auras les miennes. Et bientôt, tu entendras ce que je te dis. Tu l'entendras vraiment. Parce que tu crois peut-être m'entendre, ici… mais en ce moment même, je suis en train de te dire bien autre chose que ce que tu peux penser. De prononcer une vérité, sur une autre fréquence, dont tu n'as pas idée. Et tu ne l'entends pas.
Il ouvrit la bouche, écartant lentement et totalement sa mâchoire, me mimant des paroles qui ne me parvenaient pas. Les fontaines avaient cessé et un tout dernier chien demeurait là pour contempler nos silhouettes à distance, la sienne plongée dans l'obscurité, la mienne baignée par les reflets de l'eau. « Tu vas me rejoindre », ajouta-t-il. « Tu ne le sais pas encore, mais tu vas me rejoindre. Sur les réelles fréquences. Si tu le ne fais pas, on se croisera. On se regardera. Mais on ne se parlera plus. Tu croiras être encore dans notre monde. Mais tu ne le seras plus. »
Il se rapprocha de moi, arrêté au bord de la piscine. Malgré mes efforts, je ne pouvais pas encore le voir, gêné par les jets de la fontaine qui avaient repris. « Qu'est-ce que tu cherches ? », me demanda-t-il. « Qu'est-ce que tu cherches ? ». À ce moment-là, la fontaine finit par retomber et il m'apparut clairement. Il avait un visage féminin, et cependant très carré. Malgré son grand front et son imposante mâchoire, ses traits étaient fins et sa peau imberbe. Il paraissait innocent et propre, ses yeux doux et ouverts, ses cheveux noirs et parfaitement coiffés. Il avait une petite bouche, au sourire asymétrique, toujours retenu, mais à l'air franc. Sa voix demeurait grave, pas forcément caverneuse ou rauque, juste assez basse parce qu'il parlait lentement, en articulant soigneusement, avec une musicalité naturelle dans la voix. Ruby ne m'avait pas menti. Astel était un homme.
Pour la première fois, je franchis l'entrée principale, un arc de cercle en verre teinté qui se dressait sur une dalle blanche. Au centre de la vitre, entre les rideaux qui dissimulaient la porte, se trouvaient les employés chargés de l'accueil : ils s'accoudaient aux murs, un peu débraillés, occupés à parler de leur vie intime en cette fin de soirée. Quand ils me virent arriver, ils ne changèrent pas d'attitude. Je n'étais pas particulièrement élégant, je me sentais gras et sale, mais la façon dont mes cheveux formaient une vague argentée devait apparaître comme une coiffure élaborée, car les employés jetèrent un œil peu concerné à mon invitation et me laissèrent entrer.
À l'intérieur, je pénétrai une vaste pièce ovale aux murs d'un blanc brillant, dominée par une coupole au plafond. Entre les tables hautes, les colonnes métalliques et les rampes chromées, la foule se répartissait de manière disparate. Je déambulai sans reconnaître personne, me contentant de récupérer ce qu'il y avait encore à boire et à manger : à part les shots de 22 heures, mon ventre était vide et le sexe m'avait donné faim, au point que les petits fours auraient pu me satisfaire. Mais ils n'avaient absolument pas le moindre goût. Et similairement, une étrangeté que je n'avais pas encore située m'apparut avec clarté : l'endroit était silencieux. Pourtant, les gens dansaient ; les gens riaient ; les gens trinquaient. Ils entendaient juste une musique que je n'entendais pas ; ils mangeaient une nourriture que je ne goûtais pas. Je me mis donc à explorer l'endroit et tapotai discrètement du pied les murs et les colonnes, et curieusement rien ici ne relevait de la projection : tout était authentique.
Régulièrement, je croisais des groupes d'inconnus, affairés à discuter ou à ricaner, et parfois certains d'entre eux me jetaient un regard, auquel je ne répondais pas. Au fur-et-à-mesure que j'avançais, que je poussais les lourdes portes pivotantes en verre opaque, chaque pièce se faisait de moins en moins remplie, de plus en plus feutrée. Je devinais, au vu des rangées de tables, qu'elles constituaient des laboratoires, et en empruntant un long couloir à l'opposé de l'entrée, je parvins au calme le plus total. Alors j'ouvris la porte, plus légère celle-là, en bois et coulissante. Je vis, sous une lumière jaune et chaude, Astel, assis sur un canapé Chesterfield.
– La plupart des gens commencent à sortir dehors, me dit-il. Ils reviennent des salles d'opérations. Ils se mettent à tester.
C'était étrange de le contempler ainsi, vu de haut, dans cette netteté. Avec son visage carré et sa peau lisse, avec ses yeux fins et bleus, avec ses courts cheveux bouclés et extrêmement noirs : il me parut en cet instant désarmant de faiblesse. Je restai muet, et voyant qu'il m'invitait à avancer, je me rapprochai de la fenêtre à l'extrémité, dont je relevai le store vénitien. Dehors, sur la pelouse, les invités dansaient, sans là encore que je puisse les entendre : c'était comme si plus rien chez les autres ne m'était perceptible ou partageable.
– L'opération est simple et sans douleur, rajouta Astel, toujours immobile depuis le canapé. Elle est réversible et ne dure que quinze minutes. Nous en avons réalisé des centaines, ce soir. Nous en réaliserons des milliers.
– Vous dites ça comme si je devais les envier, lui répondis-je. Comme si je devais avoir envie d'être opéré, pour les entendre et leur parler. Comme si je n'étais pas soulagé qu'on puisse entrer dans un monde sans aucun point de connexion avec les autres.
– Je sais ce qu'il y a en toi. Je sais ce qui pulse. Je sais que tu cherches encore quelque chose. Quelqu'un.
D'un regard, il me contempla, et parut voir ce que personne n'avait vu jusque là : ma transpiration. Mon odeur. Ma laideur. Et pourtant il ne me considéra pas avec pitié. Il me considéra avec envie. Alors, même si je n'étais pas sans fil, pas encore en tout cas, je compris ce qu'il était en train de me dire sans prononcer un mot. Il voulait que je le suive.
Le long du couloir, je l'accompagnai, prenant soin de demeurer dans son dos. Je n'avais pas peur de lui. Mais je voulais l'observer, je voulais le regarder se mouvoir, dans sa chemise noire aux trois boutons ouverts sur son torse imberbe, dans son jean bleu. On entra dans une salle d'opération, une pièce circulaire grise, où se trouvait sur le mur des affiches d'hommes et de femmes heureux, riants d'être devenus entièrement sans fil. Astel m'expliqua en quoi certaines opérations, comme celles des yeux, pouvaient être annulables. Il me parla, assis sur une table d'examen, les jambes dans le vide, décontracté, tandis qu'à nouveau je le dévisageais en plongée : ses yeux paraissaient si plats, si simples.
Deux types d'intégration existaient dans leur mouvement, me confia-t-il, et pour que ce soit plus clair, il prit l'exemple d'une maison. Quand on voulait transformer une vieille habitation en smarthome, quand on voulait connecter ses stores, ses lumières, ses caméras de sécurité, au réseau, il existait la possibilité d'une intégration individuelle. On pouvait changer une ampoule, la connecter au wi-fi, et transformer le luminaire en appareil intelligent. Quand, à l'inverse, on voulait créer un système domotique, où chaque appareil deviendrait synchronisé entre eux, il fallait créer un hub central. Les appareils n'étaient alors plus directement connectés au wifi, ils étaient connectés au bridge. Le principe était exactement le même pour Astel. Pour changer un œil, une intégration individuelle suffisait. Mais pour devenir entièrement sans fil, une intégration écosystémique était nécessaire. Et là, tout retour en arrière était impossible.
Ce soir, pour les invités, il ne s'agissait que d'intégrations individuelles et réversibles. L'essai était gratuit, pleinement indolore, et avant de repartir, ceux qui avaient opéré le test auraient le choix : ils devraient ou valider la période d'essai. Ou revenir en arrière, et en quinze minutes chrono, l'équipe d'Astel effectuerait l'opération de réinitialisation. Devant les instruments chirurgicaux, tous reliés directement à un bras articulé, je repensai au scan de Tessa, aux mots de Ruby : pour intégrer Astel, il fallait accepter qu'il nous brise. Il fallait que l'on s'ouvre. Désormais, Astel ne supervisait plus les opérations personnellement. Cependant il me proposait de faire une exception. Je n'avais rien à perdre, pensai-je, les yeux perdus dans les portraits factices, sur les murs, des membres du mouvement. Rien à sauver de mon humanité, rien à chérir des émotions qui avaient traversé mes sens et corrompu mes organes. J'acceptai.
Astel m'invita à m'asseoir dans le fauteuil ergonomique, où je reposai mon corps après cette nuit interminable. D'abord, il fallait scanner mon œil gauche – puisque c'était lui que j'avais choisi – et le reproduire avec une imprimante 3D via un logiciel propriétaire biomédical. Si j'avais envie de changer de couleur, je le pouvais, bien que c'était rare d'opter pour un tel choix, dans le cas d'opération isolée. Je réfléchis et ce fut précisément ce vers quoi je me tournai : un œil bleu pâle, opalin, en contraste avec mes yeux bruns clairs, presque verts.
Après avoir lancé l'impression, Astel procéda à l'anesthésie de mon œil gauche et il suffit d'un simple spray de nanoparticules pour engourdir complètement la zone. Ensuite, quand mon œil se fut totalement éteint et que je ne vis plus rien, Astel enclencha l'opération, surveillant le bras robotique en train d'effectuer l'incision. Le système mécanique inséra un écarteur oculaire, et en quelques minutes, mon œil fut retiré et placé dans un conteneur pour le garder en vie. Sur la surface argentée d'un panneau de contrôle, je suivais l'opération, jusqu'à ce qu'Astel le pivote hors de ma vue.
Pendant ce temps, il me décrivait chaque étape, avec une positivité qui en devenait glaçante : j'étais, selon lui, devenu un corps sans futur. Un corps sans possible. Mais cela changerait, me promit-il. C'était beau, à l'entendre, de voir que je n'avais pas peur. Comme s'il savait que je n'avais plus rien à perdre. Comme s'il savait que j'avais déjà tout perdu. « Je régénérerai tes sens », me susurra-t-il au moment d'insérer mon nouvel œil. « Je purgerai tes perceptions ; je détacherai tes organes. Et je leur rendrai leur liberté naturelle. »
L'écarteur fut ôté, le bras robotique s'éteignit… pourtant je ne voyais rien. C'était normal, me rassura Astel, qui devait vérifier que l'œil sans fil avait été correctement raccordé au système cérébral. Il m'inspecta brièvement, puis effectua quelques tests sur son smartphone, d'un air flegmatique. Enfin il hocha la tête et procéda à l'activation. Alors mon nouveau œil sans fil s'ouvrit. Et je vis.
Tout va bien ?, me demanda-t-il, alors que je me relevais et regardais autour de moi. D'abord, je ne vis pas de grandes différences. Mon œil gauche ne possédait pas de capacités particulières, il n'affichait aucune information supplémentaire sur les objets, il ne possédait pas de résolutions augmentées ou de zoom optique, et quand l'on sortit dans le jardin, à distance des fêtards, je n'accédai à aucune forme de vision nocturne. Malgré tout, au fil des minutes, je sentis un changement : la définition était meilleure, le contraste différent, la couleur plus claire, plus belle, plus optimiste. Surtout, en clignant des yeux, je pouvais constater que mon œil gauche, tout simplement, voyait des choses que l'œil droit ne voyait pas… comme la lumière précise d'un lampadaire allumé au centre du domaine, ou ses rayons outre le cœur bleu du halo ; des détails moins flatteurs disparaissaient également, comme cette partie abîmée du gazon, qui à l'aller m'était apparu boueux et glissant, et au retour m'apparaissait propre et accueillant.
On traversa le terrain, hors de l'éclairage du bâtiment principal, pour descendre jusqu'à la maison d'Astel. Aux fontaines de la piscine, les labradors mécaniques émergèrent : eux aussi, de l'œil gauche, je les voyais différemment. Certaines formes que j'avais perçues comme vides, à l'image de leurs yeux luisants ou de leurs langues noires, étaient dorénavant remplies de détails, leurs iris aux éclats crèmes et leurs palais vert menthe. Quant à Astel, il me semblait inchangé. Et pourtant, je l'aimais déjà davantage.
Il me parla de la période d'essai, qui durait 48 heures, et ainsi si je voulais rentrer avec l'œil sans fil chez moi, j'en avais le droit. Mais ce qui attisait surtout ma curiosité, c'était ce qui arriverait au bout de cette période d'essai, au cas où je ne reviendrais pas : j'imaginais mal ce mouvement, vu les dires de Ruby, octroyer un abonnement automatiquement. Astel me détrompa : c'était bien ce qui se passerait. Toutefois, ce simple œil gauche ne demeurait qu'un échantillon, en cela Ruby avait raison. Pour que mon corps devienne tout entier comme Astel, un simple achat ne suffirait pas. Il faudrait une entière et profonde metanoia. Il faudrait une initiation totale aux réseaux.
La porte s'ouvrit sur le quatre-vingt-septième étage. Une clameur sourde se faisait entendre, derrière de larges portes en marbre, et tout autour des gens bien habillés, souvent par deux ou trois, circulaient un verre à la main. Ils avaient tous un point commun : ils avaient des yeux connectés, et je le savais, parce qu'une fois que l'on en détenait un, ceux des autres luisaient d'un halo rassurant, conférant l'impression d'un lien privilégié et d'appartenir à une communauté. Un participant, son téléphone à la main, était d'ailleurs en train de changer la couleur de son iris, passant du bleu au vert et enfin au noir. Je me faufilai entre les gens puis passai de l'autre côté des portes, pour aboutir dans une salle de conférence, circulaire et pleine à craquer. Il était cinq heures du matin : la réunion ne devait commencer que le lendemain, en début de soirée. Alors que se passait-il ? Et pourquoi ces gens étaient là ?
Je scrutai la foule, dans la mezzanine et le balcon au-dessus de moi, et ne reconnus aucun visage. J'avançai, vers la scène, entre le public levé de l'orchestre, et devant un écran de cinéma, je discernai quelques mouvements… mais j'étais incapable de savoir s'il s'agissait encore de préparatif ou si j'arrivais au cœur du spectacle. Les invités en tout cas n'étaient ni arrêtés, ni silencieux, discutant comme lors d'un entracte, et au vu des regards étranges que l'on jetait à mon œil naturel, je reculai pour mieux longer les murs. Dans l'ombre je trouvai les escaliers menant à la mezzanine, où au fil des marches, j'entendis résonner une salve d'applaudissements. J'accélérai la cadence, sentant les poils de mon cou frissonner de cette clameur et des éclats de lumière, joués dans mon dos à la limite de m'en donner le vertige.
En haut de la mezzanine, je voulus prendre l'escalier vers le balcon, mais pressé par le silence qui était retombé dans l'assemblée, j'optai pour un siège libre, sur les places incurvées de gauche, à la deuxième rangée avant la balustrade. Sur la scène, un homme se déplaçait, faisant de grands gestes sans dire un mot : il semblait réviser un discours, et je sondai les spectateurs du balcon au-dessus de moi et ceux de l'orchestre, en-dessous. Ils étaient tous particulièrement attentifs, au point qu'ils éclatèrent de rire puis applaudirent : je revins vers la scène, où l'homme pourtant n'avait pas fait un bruit. Puis je compris : il parlait avec sa langue connectée, pour leurs oreilles connectées. Nous étions dans le secret d'Astel. Dans sa communauté de Sanctus Gold. Ce n'était pas la réunion des nouveaux membres : c'était la réunion des fidèles.
Soudain, une tension jaillit en moi. Je sentis que les spectateurs, de leurs yeux connectés qui n'apparaissaient plus si rassurants, commençaient à m'observer avec méfiance. Aussi, je m'évertuai à feindre que j'entendais ce que je ne pouvais entendre, que je comprenais ce que je ne pouvais comprendre, faisant semblant de rire, faisant semblant d'applaudir. L'homme, dont je compris qu'il était le bras-droit d'Astel, quitta la scène. Les lumières s'éteignirent, mon voisin se pencha vers moi, d'un sourire bienveillant : il était placé sur ma gauche, du côté de mon œil connecté, et ne soupçonnait rien. Mais quand il me parla, quand je restai là, coi, incapable de l'entendre et même de lui répondre, il se mit à froncer les sourcils et à regarder ses amis autour de lui. Rapidement, ils passèrent un doigt sur leurs oreilles, puis sur leur langue, comme si elles étaient dotées d'une surface tactile invisible : et je pus les entendre. Ils avaient switché de fréquence. Ils me dirent que cet endroit était réservé à ceux qui étaient connectés. Si on ne l'était pas, on ne pouvait entendre, si on ne l'était pas, on ne pouvait voir, si on ne l'était pas, on ne pouvait savoir.
Devant mon silence, mon voisin me prit par le poignet et m'ordonna de me lever. « Il faut être connecté », insista-t-il. « Sinon, l'on ne peut pas te faire confiance ». À cet instant, la lumière se ralluma. Immédiatement, les amis regagnèrent leur place et firent signe à mon voisin, qui persistait, d'en faire de même. Astel arriva sur scène, ses yeux clairs et grands ouverts, avec son large front et sa mâchoire carrée : il portait une chemise blanche, relevée aux coudes, et un jean sur des chaussures de randonnée. Déjà la foule l'acclamait, les fidèles paraissaient même chanter, et je n'entendis ni ces hymnes ni les paroles d'Astel, seulement les bruits mécaniques des mains qui s'entrechoquaient.
L'homme sans fil me regarda droit dans les yeux. J'étais si loin de lui que je crus à un hasard. Sauf que ses yeux se mirent à changer de couleur : de bleu clair, ils devinrent noirs. Et s'il continuait de parler sans que je puisse distinguer une parole, ses pupilles ne me lâchaient plus… jusqu'à ce que tout le monde, dans la salle, se retourne subitement vers moi. Je ne savais pas ce qu'il leur avait dit. Mais mon voisin, à ma gauche, me sourit : il semblait avoir appris quelque chose de moi. Mieux, il pouffa, à la fois empathique et moqueur. Ensuite il passa un doigt sur le bout de sa langue, sur cette surface tactile servant à changer de fréquence, qui me rappela le geste que l'on faisait avant de tourner une page. Et il me dit : sois le bienvenu.
Je n'eus pas le temps de répondre : aussitôt, Astel me parla. Les mains en l'air, il exhortait tout le monde à m'accueillir, encourageant chacun à revenir sur la fréquence naturelle des pauvres filaires… Lorsqu'ils se furent exécutés, d'un soupir collectif dont je ne perçus que les yeux brillants et las, Astel reprit son discours. Comment pouvais-je avoir été surpris qu'il m'ait vu dans les gradins ? Quand il plongeait ses yeux dans les miens, il plongeait aussi dans le sien.
La suite du discours se tint sur la fréquence ordinaire des hommes standards. Je compris que la conférence réunissait tous les employés, dirigeants et investisseurs de Astel, et que chacun était réparti en fonction de son grade. Il y avait les Basic Lux, les Premium Core, les Neural Plus, les Silver Nexus et les Sanctus Gold. Et après qu'Astel eut évoqué « certains couacs techniques » lors des récentes intégrations chez les Nexus, il promit une mise à jour très rapide du bridge qui permettrait de passer à la tant attendue V2. Je réalisai qu'il ne serait pas ici question de démonstration ; de la même façon que je n'avais pas ressenti une véritable différence lors de l'ajout de mon œil sans fil, Astel assumait entièrement le minimalisme étrange, pudique, de son mouvement. Il le répéta : Astel, en soi, n'était pas une expérience que l'on exhibait. L'on n'en faisait pas l'exposition pornographique. C'était un apprentissage qui se vivait de l'intérieur. Comme un secret. Une expérience intime. Spirituelle. Chez Astel, cela devenait naturel d'être envahi par la machine. Cela devenait naturel d'être connecté.